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106. Le Problème de la Préhistoire


“Peu d’hypothèses archéologiques ont pu devenir des certitudes ; trop nombreux, en revanche, ceux qui, passant à l'état de dogmes, constituent de sérieux obstacles au progrès.”

   Alfred François Devoir (1865–1926)



Que signifie le terme « préhistoire » ?



Mains aux Cuevas de las Manos sur Río Pinturas, près de la ville de Perito Moreno dans la province de Santa Cruz, en Argentine. L'art de la grotte date entre 13 000 et 9 000 BP. Wikimédia Commons
Mains aux Cuevas de las Manos sur Río Pinturas, près de la ville de Perito Moreno dans la province de Santa Cruz, en Argentine. L'art de la grotte date entre 13 000 et 9 000 BP. Wikimédia Commons

La préhistoire est généralement définie comme la période antérieure à l'écriture. Cette définition, simple et élégante, crée néanmoins une barrière. Elle tend à suggérer qu'avant l'écriture, ou du moins avant toute trace d'écriture, peu de choses importantes sur le plan intellectuel ou scientifique pouvaient exister ; que la pensée, le calcul, l'astronomie, la géométrie et la planification à long terme relèvent exclusivement de l'histoire. D'une certaine manière, la préhistoire est devenue un prologue vague et largement muet à l'époque où tout a commencé. Pourtant, cette conception s'effondre dès que l'on se confronte aux vestiges matériels. De nombreux monuments s'inscrivent pleinement dans cette phase préhistorique de l'activité humaine. Leur construction a nécessité planification, coordination, arpentage, géométrie et une vision à long terme. En l'absence de textes explicatifs, ils s'intègrent difficilement aux récits historiques conventionnels. Du moins, un certain malaise se fait sentir lorsque l'on considère les implications de tous ces efforts, par opposition à la version généralement admise des événements. Le problème de la préhistoire ne réside donc pas simplement dans l'absence de traces d'écriture. Il réside dans l'absence de cadres d'interprétation reconnus, capables de rendre compte de la complexité sans textes. Que faire lorsque les pierres parlent, mais que nous nous sommes habitués à ne pas les écouter ?


Quand les pierres dépassent les histoires



Hand stencils. Mootwingee. 1976, Photo de John Hill, Wikimedia Commons
Hand stencils. Mootwingee. 1976, Photo de John Hill, Wikimedia Commons

L'absence de récit contemporain pour accompagner les monuments préhistoriques est, bien sûr, une perte. Nous sommes habitués à comprendre le passé à travers les mots : chroniques, inscriptions, lois, poèmes, traités. Lorsque des textes sont présents, l'interprétation est ancrée. En leur absence, nous nous sentons désemparés. Il est donc compréhensible que les disciplines qui privilégient l'écriture hésitent face à la pierre muette. Pourtant, avant de regretter ce qui n'a pas survécu, il convient de s'arrêter un instant pour considérer ce qui a subsisté.


Dans une grande partie du monde, des côtes atlantiques de l'Europe à la vallée du Nil, du Levant à l'Indus, et à travers les Amériques, subsistent des structures monumentales antérieures de plusieurs siècles, voire de plusieurs millénaires, aux premiers textes explicatifs connus. Cercles mégalithiques, tombeaux à couloir, enceintes à fossés, pyramides et vastes complexes de temples dominent les paysages, non seulement physiquement, mais aussi conceptuellement. Leur construction a nécessité une planification sur de longues périodes, la mobilisation et la coordination d'un grand nombre de personnes, le transport et la mise en place d'énormes pierres, ainsi qu'une compréhension de la géométrie, des proportions et de l'orientation. Nombre de ces sites ont nécessité des levés topographiques sur des terrains accidentés. Certains présentent des régularités frappantes, alignés sur des événements célestes : solstices, équinoxes, phases lunaires. D'autres recèlent des dimensions et des proportions récurrentes sur des sites très éloignés les uns des autres. Il ne s'agit pas de traces d'improvisation. Le reconnaître ne signifie pas prétendre que nous pouvons pleinement saisir les intentions de leurs bâtisseurs. C'est impossible. Mais nous pouvons prendre au sérieux ce qui subsiste, même si le langage employé ne nous convient pas.


Les récits dominants de la civilisation s'articulent généralement autour des technologies, des économies, des institutions politiques, des migrations et des luttes de pouvoir. Ces récits sont importants, certes, mais ils laissent une question curieusement en suspens : comment les peuples appréhendaient l'univers et leur place en son sein. Les monuments préhistoriques suggèrent que, pour de nombreuses sociétés anciennes, cette question n'était ni abstraite ni périphérique. Elle était intrinsèquement liée à la vie quotidienne, aux pratiques rituelles, au calendrier et à l'architecture.


À travers les cultures, les mythes de la création racontent des histoires étonnamment similaires : celle d'une masse primordiale indifférenciée ; celle de la séparation du ciel et de la terre ; L'ordre émergeant du chaos ; le nombre, la mesure ou la parole donnant forme à la structure. Ces motifs apparaissent dans le Rig Veda, les cosmogonies mésopotamiennes, la théologie égyptienne, la Bible hébraïque et des traditions bien éloignées du Proche-Orient. Lorsque nous découvrons des monuments dont les dimensions et les proportions semblent refléter des cycles astronomiques ou des rapports géométriques, il devient légitime de se demander si ces mythes et ces pierres appartiennent au même univers intellectuel.


À Gizeh, comme sur d'autres sites à travers le monde, la précision et la constance de certaines mesures dépassent largement ce qui serait requis pour la seule stabilité structurelle. Quelque chose d'autre semble être à l'œuvre. En tentant de comprendre ce phénomène, je me suis progressivement retrouvé à inverser le raisonnement habituel. Au lieu de partir de ce qui aurait manqué aux anciens, comme l'écriture, les mathématiques formalisées ou les instruments modernes, je me suis demandé ce qu'ils possédaient et que nous n'avons pas. J'ai commencé par me demander quelle vision du monde pouvait donner un sens à de telles constructions. Ce chemin a mené, de façon inattendue mais persistante, à une conception animiste du cosmos : non pas au sens trivial de la superstition, mais au sens plus profond où l’univers lui-même était perçu comme vivant, ordonné et cohérent.


Dans une telle vision du monde, plusieurs postulats découlent naturellement. Premièrement, le cosmos n’est pas matière inerte, mais un système vivant. Deuxièmement, les humains ne sont pas de simples observateurs extérieurs de ce système, mais des acteurs à part entière, influençant ses rythmes et étant influencés par eux. Troisièmement, le maintien de l’équilibre, qu’il soit cosmologique, social ou moral, exige la compréhension de l’ordre qui régit l’ensemble. Enfin, les mathématiques et la géométrie ne sont pas des jeux abstraits, mais des outils permettant d’appréhender et d’honorer cet ordre. L’architecture, les calendriers, la musique, les rituels et l’organisation sociale deviennent alors des expressions de l’harmonie cosmique plutôt que de simples solutions fonctionnelles.


Les plus anciens textes philosophiques et mathématiques qui nous soient parvenus, de la Grèce et de l’Inde à l’Égypte et à Babylone, ne surgissent pas du néant. Pythagore n’était pas le premier à rencontrer les triangles rectangles. Euclide n'a pas inventé la géométrie ex nihilo. Les triplets pythagoriciens, tels que 3:4:5 et 5:12:13, apparaissent sur des tablettes babyloniennes, dans des textes indiens, dans les pratiques arpenteuses de l'Égypte antique et dans la géométrie implicite des sites mégalithiques à travers l'Europe. Leur large diffusion suggère non pas une découverte isolée, mais des techniques partagées et un savoir transmis.


Rien ne permet d'affirmer que les mathématiques, l'astronomie ou la philosophie soient apparues soudainement chez les Grecs. Au contraire, les preuves indiquent que les penseurs grecs ont hérité, systématisé et reformulé ces concepts. Des idées déjà anciennes, en grande partie d'origine égyptienne. Les traditions textuelles nous permettent de retracer cet héritage dans certaines cultures ; dans d'autres, nous devons nous fier aux traces matérielles. Là où l'écriture est absente, la géométrie et la mesure peuvent constituer une autre forme d'archive.


Pochoirs de mains avec petit doigt mutilé, Australie, Wikimedia Commons
Pochoirs de mains avec petit doigt mutilé, Australie, Wikimedia Commons

C’est pourquoi la précision des mesures est essentielle. Lorsque les monuments sont mesurés avec soin, des schémas se dégagent qu’il est difficile d’attribuer au hasard. Les proportions se répètent. Les rapports se répètent. Les dimensions s’alignent sur les périodes astronomiques. Dans certains cas, comme à Stonehenge ou Newgrange, ces relations se manifestent visiblement par le jeu d’ombre et de lumière à certaines périodes de l’année, suggérant des fonctions calendaires ou d’observation pratiques. Dans d’autres, l’information astronomique semble inscrite dans l’échelle et la géométrie du site lui-même, sans nécessiter d’observation continue pour être activée. Dans ces cas-là, le monument ne se contente pas de suivre les cycles ; il les incarne. L’analogie avec un calculateur analogique est parfois invoquée, et non sans raison. Mais même cette analogie peut être réductrice. Certains monuments semblent moins préoccupés par le calcul que par la commémoration : l’inscription de l’ordre cosmique dans la pierre comme une forme de participation plutôt que d’utilité. L’architecture n’était pas seulement un abri ou un objet d’apparat, mais une manière d’aligner l’activité humaine sur la structure de la réalité. Les nombres, dans ce contexte, n’étaient pas des quantités neutres. Ils revêtaient une signification cosmologique. Ils établissaient un lien entre le temps humain et le temps céleste, entre le lieu et l'ordre universel.


En l'absence d'écrits, les dimensions et les proportions demeurent souvent. Elles n'ont pas l'immédiateté émotionnelle du récit, mais elles possèdent une autre force. Elles peuvent révéler des habitudes de pensée, des priorités d'attention et des conceptions de l'harmonie. On les retrouve chez Platon et dans le Rig Veda, dans les chronologies bibliques et les textes rituels égyptiens, ainsi que dans les dimensions silencieuses des monuments de pierre. Elles nous permettent d'entrevoir une vision du monde où l'univers était intelligible, structuré et sensible à la mesure.

Pochoirs de mains aborigènes, grotte de Red Hands, parc national des Montagnes Bleues, Nouvelle-Galles du Sud, Australie, photo de Sardaka, Wikimedia Commons
Pochoirs de mains aborigènes, grotte de Red Hands, parc national des Montagnes Bleues, Nouvelle-Galles du Sud, Australie, photo de Sardaka, Wikimedia Commons

La plupart des bâtiments modernes ne se prêteraient probablement pas à ce type d'analyse. Leurs dimensions sont souvent contingentes, contraintes par les matériaux, les budgets et les réglementations plutôt que par une aspiration cosmologique. La différence ne réside pas dans la naïveté des bâtisseurs antiques, mais dans le fait qu'ils évoluaient dans un horizon intellectuel différent, où les nombres, la géométrie et l'astronomie étaient intrinsèquement liés à la vie elle-même. S'intéresser à ces nombres, ce n'est pas idéaliser le passé. C'est prendre au sérieux la possibilité que les monuments préhistoriques n'étaient pas de simples structures fonctionnelles, ni de rudimentaires précurseurs de réalisations ultérieures, mais l'expression délibérée d'une vision du monde où l'ordre cosmique avait une importance capitale. Écouter les pierres de cette manière ne nous apporte pas de certitude. Mais cela nous permet, au moins, d'entendre des questions qui, autrement, resteraient sans réponse.


Dans tout domaine d'étude, les hypothèses commencent comme des outils provisoires. Elles sont proposées avec prudence, confrontées aux faits, révisées et parfois abandonnées. Avec le temps, cependant, certaines explications s'imposent. Elles deviennent familières. Elles deviennent pratiques. Finalement, elles deviennent invisibles. Ce qui commence comme une hypothèse de travail se fige en une limite de la pensée acceptable. L'archéologie et l'histoire ancienne ne font pas exception. Parce que ces disciplines traitent de preuves fragmentaires, elles s'appuient fortement sur l'inférence, l'analogie et l'interprétation. C'est inévitable. Pourtant, précisément à cause de cela, le besoin de prudence interprétative peut progressivement se transformer en interdiction interprétative. Au lieu de se demander si une piste de recherche particulière est étayée par des preuves, on en vient à se demander si elle mérite même d'être envisagée.


Récemment, l'archéologue Stefan Maeder a attiré l'attention sur ce phénomène dans le contexte des études mégalithiques. Il décrit ce qui s'apparente à une interdiction interprétative : une résistance, parfois explicite mais plus souvent implicite, aux approches qui considèrent l'observation astronomique comme un facteur dans l'emplacement, la construction ou l'organisation symbolique des monuments néolithiques. Ce qui est frappant, c'est que cette résistance ne repose pas toujours sur des preuves contraires. Elle reflète plutôt une conception héritée de ce que les peuples préhistoriques étaient censés savoir. Il en résulte un paradoxe : l’archéologie est une discipline consacrée à l’interprétation des vestiges matériels, et pourtant, des catégories entières d’interprétation – astronomique, mathématique, géométrique – sont souvent rejetées d’emblée lorsqu’elles sont appliquées aux contextes préhistoriques. Certaines questions suscitent un malaise, non pas parce qu’elles sont incohérentes, mais parce qu’elles remettent en cause les chronologies établies. Quand l’astronomie sophistiquée a-t-elle vu le jour ? Quand les humains ont-ils mesuré pour la première fois les cycles célestes avec précision ? Quand la géométrie est-elle devenue architecturale plutôt que simplement pratique ? Quand les systèmes de mesure à grande échelle ont-ils émergé ? Les échanges culturels à longue distance étaient-ils possibles avant les premiers exemples connus d’histoire écrite ? Ces questions déstabilisent la progression linéaire de l’ignorance à la connaissance sur laquelle reposent de nombreux récits modernes.


Cet ouvrage ne prétend pas répondre définitivement à ces questions, mais il s’efforce de défendre la légitimité de les poser. Pourquoi l’idée que l’astronomie, la topographie ou la planification mathématique puissent être bien plus anciennes qu’on ne le pense généralement devrait-elle susciter la raillerie plutôt que le débat ? Pourquoi de telles propositions sont-elles si souvent balayées d’un revers de main au lieu d’être examinées à la lumière des preuves ?


Les peintures rupestres de l'île indonésienne de Sulawesi, situées dans les grottes du district de Maros, ont été datées par la méthode uranium-thorium lors d'une étude de 2014. L'image la plus ancienne datée est une empreinte de main, dont l'âge minimum est estimé à 39 900 ans (photo : Cahyo Ramadhani, Wikimedia Commons).
Les peintures rupestres de l'île indonésienne de Sulawesi, situées dans les grottes du district de Maros, ont été datées par la méthode uranium-thorium lors d'une étude de 2014. L'image la plus ancienne datée est une empreinte de main, dont l'âge minimum est estimé à 39 900 ans (photo : Cahyo Ramadhani, Wikimedia Commons).

Les récits historiques modernes sont façonnés, peut-être inconsciemment, par la croyance en un progrès lent, constant et ininterrompu : l'ignorance cédant la place au savoir, la superstition à la science, la simplicité à la complexité. Ce récit flatte le présent. Il nous rassure en nous faisant croire que nous sommes au sommet de l'histoire. Pourtant, il crée aussi une profonde asymétrie. Nous imaginons nos technologies futures avec une sophistication extraordinaire, tout en imaginant les sociétés passées avec une pauvreté intellectuelle frappante. Plus nous nous croyons avancés, moins nos ancêtres sont censés être compétents.


Dans cette perspective, certains termes jouent un rôle déterminant. Parmi eux, « pseudo-science » et « pseudo-histoire » occupent une place particulière. Ces étiquettes sont rarement accompagnées d'une critique méthodologique détaillée. Elles servent plutôt de clauses rhétoriques. Elles signalent qu'une piste de recherche n'a pas besoin d'être approfondie. L'ironie est que la majeure partie de l'archéologie et de l'histoire ancienne n'est pas du tout une « science » au sens strict du terme. Elle est interprétative, inférentielle et probabiliste. Cela repose sur le jugement, la comparaison et la cohérence entre de multiples sources de preuves. Invoquer la « science » comme marqueur de frontière tout en rejetant sans argumentation des interprétations dérangeantes revient à confondre autorité et méthode. Qualifier une recherche de « pseudo » en dit probablement plus long sur l'anxiété du critique que sur la faiblesse du travail décrit. Il s'agit moins d'une évaluation que d'un langage apotropaïque : un charme verbal destiné à conjurer le danger épistémique.


La psychologie offre ici une perspective utile. La théorie de la dissonance cognitive de Léon Festinger décrit le malaise ressenti lorsque de nouvelles informations entrent en conflit avec des convictions profondément ancrées. Une réaction courante consiste non pas à réviser sa conviction, mais à discréditer la source. Dans cette optique, le ridicule dont sont victimes les interprétations non conventionnelles du passé antique est compréhensible, voire prévisible. Remettre en question les chronologies n'est pas un simple acte académique. Cela déstabilise l'identité, l'autorité et l'héritage professionnel. Le malaise, cependant, n'est pas un critère de fausseté.


Michel Foucault nous a rappelé que la vérité est produite au sein des régimes de pouvoir. Ce qui peut être dit, qui peut le dire et comment cela peut être formulé sont historiquement conditionnés. L'archéologie, comme toute discipline, possède son propre système de vérité. Il est donc légitime, voire nécessaire, d'étudier non seulement les monuments antiques, mais aussi les structures intellectuelles qui régissent leur interprétation. Une archéologie de l'archéologie révèle des schémas d'exclusion, de déférence et de maintien des frontières qui façonnent notre compréhension du passé autant que les pierres elles-mêmes.


Lorsqu'il s'agit de monuments antérieurs de plusieurs siècles à l'écriture, certains types de preuves sont impossibles à obtenir. Les plans des architectes ne seront jamais retrouvés. Les unités de mesure employées ne peuvent être confirmées avec certitude. Il ne reste que des mesures, des proportions, des orientations et des motifs dans la pierre. Observer π dans un monument ne signifie pas affirmer que ses bâtisseurs le concevaient comme un nombre transcendantal au sens moderne du terme. Il s'agit simplement d'observer une relation géométrique. Reconnaître des cycles astronomiques codés dans l'architecture ne signifie pas affirmer un symbolisme conscient dans chaque cas, mais relever une correspondance structurée. Il nous faut toutefois envisager la possibilité que l'inconnaissabilité de la valeur de pi ait été, dans une certaine mesure, connue dans le monde antique.


Dans ce domaine, l'explication doit demeurer probabiliste, comparative et mesurée. Le consensus des pairs n'est pas la vérité, pas plus que la dissidence n'est l'erreur. Différents modèles s'affrontent, mais se complètent également. Il ne s'agit pas d'éliminer l'incertitude, mais de déterminer quels modèles offrent l'explication la plus cohérente, la plus concise et la plus riche des données. Comme l'a observé le philosophe Peter Strawson, nous acceptons les théories non pas parce qu'elles sont indiscutables, mais parce qu'elles fournissent les meilleures explications disponibles.


Questions interdites



Motifs en zigzag aux côtés de mains, de points et de guanacos à Cueva de las Manos, Argentine, Wikimedia Commons
Motifs en zigzag aux côtés de mains, de points et de guanacos à Cueva de las Manos, Argentine, Wikimedia Commons

En mai 2024, j'ai assisté à une conférence en France, organisée par Quentin Leplat, un brillant chercheur indépendant spécialiste de l'Égypte antique, de la métrologie et des mégalithes. L'un des intervenants a présenté ses travaux sur ce qu'il appelait l'archéologie interdite. J'avais déjà entendu ce terme sur YouTube, en lien avec Michael Cremo. Mais ici, il était employé dans un sens plus large, désignant les recherches sur le monde antique mal vues par le monde universitaire traditionnel. L'intervenant était un psychiatre belge et égyptologue amateur, le Dr Jean-Pascal Rouby, qui a exposé les raisons invoquées pour discréditer les recherches menées en dehors du cadre universitaire officiel, et les raisons pour lesquelles on peut craindre ou manquer de respect à ce type de travail. J'y ai beaucoup réfléchi sur le chemin du retour. J'ai rencontré, lors d'échanges en ligne, plusieurs chercheurs indépendants profondément déçus par le manque de reconnaissance publique ou académique de leurs travaux, malgré des recherches captivantes, souvent exhaustives et très instructives. À l'ère d'Internet, il serait déraisonnable de supposer que les non-spécialistes ne trouveront pas de réponses pertinentes aux questions historiques (ou préhistoriques), ni même qu'ils ne poseront pas de questions pertinentes, qui n'ont peut-être pas encore été posées. Parmi les autres intervenants à la conférence figurait Stefan Maeder, qui a abordé l'astronomie en lien avec les mégalithes et évoqué une culture d'« élitisme et de souveraineté interprétative au sein des études mégalithiques contemporaines ». Il a notamment souligné :


L'une des interdictions actuelles en archéologie du Néolithique en Bretagne consiste à ignorer, voire à rejeter d'emblée, toute approche prenant en compte les indications d'observations ciblées du ciel comme facteurs influençant l'emplacement, la construction et la « décoration » des lieux de culte et des édifices funéraires.

Impressionné par tous les intervenants de cette conférence, et particulièrement inspiré par l'intervention de Jean-Pascal, j'ai décidé de créer une chaîne YouTube pour célébrer et promouvoir la recherche indépendante. Cela m'a également amené à réfléchir aux questions qui sont, ou non, autorisées lorsqu'il s'agit de comprendre les artefacts préhistoriques. S'intéresser à l'astronomie antique, en lien avec le Néolithique, semble être mal vu dans les milieux universitaires.


Certaines questions sur les sciences anciennes peuvent paraître naïves, ou susciter malaise, hésitation, voire ridicule. Par exemple : quand les humains ont-ils commencé à observer le ciel de manière systématique ? Devons-nous nous limiter aux cinq derniers millénaires environ ? Quand les cycles du Soleil et de la Lune ont-ils été mesurés avec précision pour la première fois ? Et quand la géométrie est-elle devenue architecturale, symbolique et cosmologique ? Quand les humains ont-ils tenté pour la première fois de mesurer la Terre elle-même ? Quand les unités de mesure ont-elles commencé à être porteuses de sens, et non plus de simples outils ? Les échanges culturels à longue distance étaient-ils possibles bien avant l'apparition de l'écriture ? Il est difficile de répondre à ces questions.


Nous avons tendance à nous considérer aujourd'hui comme le peuple le plus avancé technologiquement de tous les temps, et malgré les nombreux problèmes et les épreuves que cela a engendrés au cours des deux derniers siècles, tant pour l'humanité que pour le monde vivant en général, nous nous en félicitons. Pourtant, cette réussite technologique ne s'accompagne pas nécessairement d'une intelligence ou d'une perspicacité équivalentes dans notre façon d'appréhender notre passé collectif. En réalité, la sophistication avec laquelle nous concevons et imaginons nos technologies futures contraste fortement avec la manière dont nous concevons et imaginons nos technologies passées, souvent simpliste, erronée, voire illogique. Est-il possible, dans le contexte académique et culturel actuel, d'envisager une époque bien antérieure à la nôtre, où une civilisation s'est épanouie sur Terre, couvrant de vastes régions du globe, et qui était sophistiquée sur le plan technologique et scientifique ?


L'opinion générale est que le développement humain a connu certaines étapes scientifiques et technologiques majeures, telles que la révolution des technologies de l'information et de l'intelligence artificielle aujourd'hui, le début de l'ère spatiale dans les années 1960, la révolution industrielle du XIXe siècle, la révolution scientifique des XVIIe et XVIIIe siècles, la révolution copernicienne du XIVe siècle, l'âge d'or islamique entre le VIIIe et le XIVe siècle, et avant cela, les anciens Romains, Grecs, Sumériens, Akkadiens, Babyloniens, Assyriens, Égyptiens et Chinois, jusqu'à environ 3000 avant J.-C. Avant cela, on suppose généralement qu'il n'y avait pratiquement pas de science, pas d'astronomie, pas d'architecture remarquable, et seulement des mathématiques très rudimentaires, utilisées pour compter le bétail ou les jours. Ceci malgré les preuves de sophistication que l'on trouve dans les vestiges mégalithiques, les pyramides et autres sites antiques, pour peu qu'on soit disposé à les examiner. On suppose également qu'il n'y avait pas d'échanges entre les cultures anciennes qui ne vivaient pas déjà dans la même région géographique. Par conséquent, la présence de mêmes leitmotivs mythologiques, d'éléments religieux et cultuels, d'aspects sociaux tels que la divinité des rois, la présence de pyramides, de mégalithes, de systèmes de numération, d'astronomie et de mesure du temps, ainsi que d'unités de mesure à travers le monde relève du hasard.


Sir Kenneth Clark a repris à son compte l'idée de John Ruskin selon laquelle, pour comprendre une civilisation, il faut se fier à son art. « Les grandes nations écrivent leur autobiographie dans trois manuscrits », écrivait Ruskin, « le livre de leurs actes, le livre de leurs paroles et le livre de leur art. On ne peut comprendre aucun de ces livres sans lire les deux autres. Mais des trois, seul le dernier est digne de confiance. » Puisque la préhistoire ne nous a laissé aucun texte, il ne nous reste que l'art, ce qui n'est pas négligeable. Cet ouvrage part d'un postulat simple : ces artefacts ne sont pas muets. Les écouter exige à parts égales humilité, scepticisme et imagination. Cela nous oblige à suspendre la certitude des récits reçus sans pour autant renoncer à la rigueur. Cela exige, surtout, le courage d'admettre notre ignorance. Comme le rappelle Platon, la sagesse prend racine là.


La résistance à certaines pistes de recherche en préhistoire se manifeste rarement explicitement par une interdiction. Le plus souvent, elle se traduit par un ton : un sourcil levé, un soupir, une mise en garde contre la « spéculation », un appel au « bon sens ». Pourtant, ces gestes ont une portée épistémique. Ils délimitent le champ de la pensée acceptable. L'astronomie est tolérée lorsqu'elle est évidente et limitée ; la géométrie lorsqu'elle est rudimentaire et pratique ; les nombres lorsqu'ils peuvent être écartés comme de simples coïncidences. Au-delà, on attend de nous que la recherche s'arrête.


Les chapitres suivants examinent sérieusement la possibilité que l'architecture antique ait codé la connaissance non pas principalement par les mots, mais par la mesure, la proportion, l'orientation et le nombre. Ils explorent si les unités de longueur pouvaient fonctionner simultanément comme unités de temps ; si la géométrie servait de pont entre Construction terrestre et cycles célestes ; et la question de savoir si certains monuments ont été conçus moins comme des symboles statiques que comme des interfaces actives entre la vie humaine et les rythmes du cosmos.


Poser des questions difficiles sur le passé lointain n’est pas un acte d’inconscience intellectuelle, mais de responsabilité intellectuelle. Refuser de les poser, lorsque les preuves y invitent sans cesse, n’est pas de la prudence. C’est de l’abdication. Si des réactions négatives surviennent, c’est peut-être inévitable. Mais le malaise, comme l’histoire le montre à maintes reprises, est souvent le premier signe qu’une question touche à quelque chose de fondamental.


Des survivances, pas des commencements



Grotte de Gargas (Aventignan) - Gravettien, photo Yoan Rumeau, France, Wikimedia Commons
Grotte de Gargas (Aventignan) - Gravettien, photo Yoan Rumeau, France, Wikimedia Commons

Comme l'a observé Hilary Mantel, le passé conserve une force vitale. Il ne demeure pas inerte derrière nous, figé par le temps, mais se projette dans le présent à travers nos habitudes, nos symboles, nos institutions et nos idées. Ce phénomène est particulièrement manifeste dans la relation indéfectible qu'entretient l'humanité avec le cosmos. De l'Égypte antique à la Grèce, en passant par l'Inde, la Chine et les cultures mésopotamiennes, on retrouve une intuition commune : l'univers n'est pas matière inerte, mais un ordre vivant, et la vie humaine y est intrinsèquement liée.


Nombre de grandes religions et de systèmes philosophiques ont émergé de cette vision du monde ou en réaction à elle. Certains ont cherché à la réformer, d'autres à la remplacer. Les traditions monothéistes, l'éthique rationaliste et, plus tard, la science mécaniste ont souvent redéfini la place de l'humanité dans le cosmos, en mettant l'accent sur la transcendance, la responsabilité individuelle ou le détachement empirique. Pourtant, il est préférable de comprendre ces évolutions non comme des innovations spontanées, mais comme des transformations d'une réalité plus ancienne. Ce sont des réponses à une cosmologie héritée dont les traces n'ont jamais totalement disparu.


Des éléments de cette orientation ancestrale persistent de manière inattendue. Le yoga, largement pratiqué aujourd'hui dans des contextes aussi bien laïques que religieux, conserve une préoccupation explicite pour l'unité du corps, de l'esprit et du cosmos. Les aspirations contemporaines à l'équilibre entre l'individu et la communauté, l'humanité et la nature, la vie intérieure et l'ordre extérieur, font écho à des thèmes qui ont jadis structuré des civilisations entières. Ce qui a changé le plus radicalement ces derniers siècles, ce n'est pas la curiosité humaine, mais le cadre d'interprétation du monde. L'harmonie cosmique, jadis considérée comme une réalité métaphysique régissant l'agriculture, l'architecture, les rituels et la morale, a progressivement cédé la place à une vision du monde qui privilégie le mécanisme, l'observation et le contrôle.


Dans ce contexte, il est frappant de constater que plusieurs penseurs de renom, à travers les disciplines et les siècles, sont parvenus indépendamment à une conclusion similaire : la science, l'astronomie et la cosmologie antiques n'ont pas débuté là où nos récits historiques le prétendent. Ce que nous trouvons dans les premiers documents historiques s'inscrit plutôt dans une tradition bien plus ancienne. John Michell décrivait les traditions et monuments antiques comme des « reliques d'une science élémentaire révolue » : des fragments d'un système cohérent dont les fondements avaient déjà disparu lorsque l'histoire a commencé à s'exprimer. Ce constat était le fruit de décennies d'études comparatives portant sur la mythologie, l'architecture, la géométrie et la mesure. Les mots suivants, écrits par John Michell en 1973, restent, dans une large mesure, d'actualité :

Une convention scientifique qui exclut tout un pan de la réalité vécue produira forcément une vision quelque peu déformée du monde. Cela est manifeste partout dans la situation actuelle, et plus particulièrement dans l'interprétation contemporaine de l'histoire. L'importance de l'histoire n'est pas seulement académique, car les événements de notre époque sont largement conditionnés par notre conception du passé. Les progrès technologiques des deux derniers siècles ont généralement été perçus comme la confirmation d'une théorie simpliste de l'évolution, selon laquelle l'ignorance passée est remplacée par le savoir moderne. L'objection soulevée par de nombreux chercheurs éminents, selon laquelle les preuves historiques et archéologiques, loin de soutenir cette théorie, la contredisent activement, est peu prise en compte, car la croyance au progrès est essentielle aux intérêts politiques, universitaires et commerciaux de notre époque. Les institutions dominantes actuelles se justifient en se considérant comme le prolongement logique de l'histoire, représentatives d'une étape unique de l'évolution humaine, et en affirmant qu'il n'existe aucune alternative à l'acceptation naturelle de leur autorité. Cette hypothèse se maintient en attribuant aux sociétés anciennes les mêmes ambitions qu'à la nôtre, et en niant la possibilité d'une civilisation universelle à une autre époque que la nôtre. Pourtant, en 1927, dans son ouvrage « Kingship », le professeur A.M. Hocart soulignait l'existence, sur tous les continents, de traditions et de survivances liées à un ordre de vie primordial, à partir duquel tout développement ultérieur s'est fait dans le sens du déclin et de la dissolution. Depuis lors, il est devenu évident que non seulement les mythes et les récits sacrés de chaque peuple se conforment à des schémas cosmologiques identiques, mais aussi que les monuments préhistoriques du monde entier ont été conçus selon un système de proportions unique, exprimé dans des unités de mesure universellement les mêmes.

De plus, les traditions relatives à ces monuments affirment unanimement qu'ils sont les vestiges d'une science élémentaire ancienne, fondée sur des principes qui nous sont aujourd'hui inconnus. À une époque dont la stabilité repose sur la force, les expédients et l'exhortation morale, il n'est pas sans intérêt de réexaminer l'approche antique des problèmes de l'existence afin de découvrir en quoi elle peut éclairer certains aspects de l'époque actuelle qui ne s'expliquent pas facilement.

L’argument de Michell faisait écho à celui de l’anthropologue A. M. Hocart qui, dans Kingship (1927), documentait l’existence de traditions remarquablement cohérentes à travers les continents, des traditions qui pointaient non pas vers un développement progressif, mais vers le déclin d’un ordre antérieur. Hocart n'a pas revendiqué la certitude de ce système primitif, mais il a insisté sur le fait que les preuves de l'héritage ne pouvaient être écartées sans explication.


Plus d’un siècle plus tôt, l’astronome français Jean-Sylvain Bailly, membre respecté de l’Académie Royale des Sciences, était parvenu à une conclusion similaire par un chemin très différent. En étudiant l'astronomie de l'Inde, de la Chine et de la Chaldée, Bailly fut frappé par un paradoxe : la présence de méthodes, de cycles et de périodes numériques très précis, combinée à une apparente absence de compréhension théorique parmi les cultures qui les préservaient. Ce qu’il a trouvé, écrit-il, n’étaient pas les éléments d’une science, mais ses débris : des résultats sans principes, des pratiques sans explications, des méthodes conservées longtemps après que la compréhension se soit évanouie. Bailly a conclu qu’une telle connaissance n’aurait pas pu survenir rapidement ou localement. Il doit avoir été hérité d'un peuple antérieur dont la civilisation avait été perturbée ou détruite..


Les peuples à l'origine du savoir afronomique partagent donc des ancêtres communs qui semblent être les véritables auteurs de ce savoir. Si l'on retrouve des vestiges de l'afronomie un peu partout, environ 3000 ans avant notre ère, c'est à cette époque que son règne a repris. Nous avons de fortes raisons de croire qu'elle était pratiquée il y a fort longtemps, puis oubliée et perdue pour la Terre.

Lorsque l'on examine attentivement l'état de l'afronomie en Chaldée, en Inde et en Chine, on y trouve davantage des vestiges que les éléments d'une science. On y élabore des méthodes très précises pour le calcul des éclipses, mais il ne s'agit que de pratiques empiriques, sans aucune notion des principes sous-jacents ni des causes des phénomènes. Certains éléments sont parfaitement connus, tandis que d'autres sont très efficaces, simples, inconnus ou strictement définis. Une multitude d'observations témoignent, au fil des années, d'une accumulation de résultats. Comment concevoir que les inventeurs de l'afronomie n'aient pu la perfectionner au cours d'une longue existence ? S'il existe des peuples si incapables de progresser que d'entreprendre une carrière scientifique, celui qui s'y est engagé par l'élan qu'il s'est donné perdra-t-il cet élan, et celui-ci s'arrêtera-t-il à jamais ?

L'invention et le progrès des sciences sont de même nature. Ces progrès ne font qu'engendrer de nouvelles inventions, une résurgence de conceptions similaires, et peut-être des efforts presque égaux. Pourquoi alors les Indiens, mais surtout les Chinois et les Chaldéens, ont-ils si peu fait progresser l'afronomie pendant tant d'années ? En réalité, ces peuples étaient extrêmement brillants ; ils manifestaient la même indolence pour les découvertes que pour les conquêtes, ils n'ont pas inventé la science. C'est l'œuvre d'un peuple antérieur, qui a semé le doute sur ce genre de progrès, dont nous ignorons la plus grande partie. Ce peuple fut anéanti par une grande révolution. Certaines de ses découvertes, ses méthodes, les périodes qu'il avait définies, subsistent dans la mémoire des personnes concernées. Mais elles sont limitées par des notions vagues et confuses, par une connaissance des choses plutôt que des principes. Ces vestiges d'une science démembrée furent apportés en Chine, en Inde, en Chaldée ; ils furent livrés à l'ignorance, incapable d'en tirer profit. On disait qu'il fallait observer les autres, et les Chinois et les Chaldéens les observèrent pendant des millénaires ! Leur confiance, leur loyauté, furent encouragées par l'aftrologie qui leur fut transmise simultanément, et qui convient bien mieux à l'ignorance. Mais ils pratiquèrent des méthodes qu'ils ne comprenaient pas. Ils suivirent les observations presque sans se soucier de leur utilité.

(Les majuscules sont de Bailly lui-même.)


Au XXe siècle, John Anthony West est arrivé à une position analogue grâce à son étude de l’Égypte, éclairée par les travaux de Schwaller de Lubicz. West a noté que la civilisation égyptienne semble, dès le début de son histoire, pleinement formée. L’écriture, les mathématiques, l’architecture, la mythologie, la médecine et les systèmes de mesure apparaissent tous ensemble, sans phase de développement visible à la mesure de leur sophistication. Ce fait est largement reconnu par les égyptologues, mais ses implications sont souvent sous-estimées. Comme West l’a observé, si un tel phénomène se produisait dans la technologie moderne, si un système complexe apparaissait sans prototypes, nous en déduirions immédiatement l’héritage.


Tout comme Michell avait écrit sur les reliques d’anciennes civilisations, et Bailly sur les débris de la science, caractérisant les Babyloniens, les Grecs, les Chinois, les Indiens, les Égyptiens, etc., West pensait qu’il était logique de considérer l’Égypte ancienne comme un héritage d’une ou plusieurs autres civilisations. West a écrit :


La science égyptienne, la médecine, les mathématiques et l’astronomie étaient toutes d’un ordre de raffinement et de sophistication exponentiellement plus élevé que ce que les érudits modernes admettent. Toute la civilisation égyptienne reposait sur une compréhension complète et précise des lois universelles. Et cette profonde compréhension s’est manifestée dans un système cohérent, cohérent et interdépendant qui a fusionné la science, l’art et la religion en une seule unité organique. En d’autres termes, c’était exactement le contraire de ce que nous trouvons dans le monde aujourd’hui.

De plus, tous les aspects de la connaissance égyptienne semblent avoir été complets dès le début. Les sciences, les techniques artistiques et architecturales et le système hiéroglyphique ne montrent pratiquement aucun signe d’une période de « développement » ; en fait, bon nombre des réalisations des premières dynasties ne furent jamais surpassées, ni même égalées par la suite. Ce fait étonnant est facilement admis par les égyptologues orthodoxes, mais l’ampleur du mystère qu’il pose est habilement sous-estimée, tandis que ses nombreuses implications restent sous silence.



Comment une civilisation complexe peut-elle naître pleinement ? Regardez une automobile de 1905 et comparez-la à une automobile moderne. Il n’y a aucun doute sur le processus de « développement ». Mais en Égypte, il n’y a pas de parallèle. Tout est là dès le départ.

La réponse à ce mystère est bien sûr évidente, mais parce qu’elle répugne à la pensée dominante de la pensée moderne, elle est rarement envisagée sérieusement. La civilisation égyptienne n’était pas un « développement », c’était un héritage.

À ma connaissance, peu d'universitaires partagent l'avis de Bailly, Michell ou West sur le monde antique, malgré la rigueur de leurs recherches et leur expertise. Si de nombreux chercheurs, en dehors et même au sein des cercles universitaires d'histoire ancienne et d'archéologie, adhèrent à ces conclusions, elles sont généralement considérées comme peu crédibles. Pourquoi ? Pourquoi ce manque de discussion ou de débat sur certains sujets ? Certains des chercheurs les plus en vue ayant contribué au débat sur le monde antique ont été la cible d'une vague de critiques et ont subi une forte pression professionnelle. D'autres ont tout simplement été insultés par des chercheurs reconnus, même lorsqu'ils sont des auteurs à succès.


Robert Schoch, géologue de grande renommée, qui a notamment avancé l'hypothèse que le Sphinx d'Égypte était plus ancien qu'on ne le pensait (environ 2500 av. J.-C.) en se basant sur l'érosion, en est un exemple. Il a d'abord daté le Sphinx entre 7000 et 5000 av. J.-C., puis à 10000 av. J.-C., et ses travaux ont suscité de nombreuses critiques. Bien que, géologue, il fût en mesure d'analyser la roche d'une manière inaccessible aux égyptologues, ses travaux ont parfois été ridiculisés, voire qualifiés de non scientifiques. Robert Schoch est, selon Wikipédia, « un professeur agrégé américain de sciences naturelles au College of General Studies de l'Université de Boston. Après des travaux initiaux en paléontologie des vertébrés, Schoch a co-écrit et développé l'hypothèse marginale de l'érosion hydrique du Sphinx depuis 1990, et est l'auteur de plusieurs ouvrages pseudo-historiques et pseudo-scientifiques. » Wikipédia ajoute également : « L'hypothèse de l'érosion hydrique du Sphinx est une thèse marginale. » Pour une raison inconnue, le consensus est si largement défavorable aux travaux de Schoch, au sein de la communauté scientifique, que même les auteurs de sa page Wikipédia ont choisi de le dénigrer en utilisant le préfixe « pseudo- ».


On peut trouver un autre exemple dans les théories et les expéditions de Thor Heyerdahl, notamment sa célèbre expédition Kon-Tiki de 1947, où il a navigué du Pérou à la Polynésie sur un radeau, et ses expéditions ultérieures en pirogues de roseaux, comme le Ra et le Ra II, qui furent révolutionnaires et suscitèrent un vif intérêt public. Thor Heyerdahl démontra que les pirogues de roseaux, semblables à celles associées à l'Égypte antique, étaient capables de traverser l'océan jusqu'aux Amériques. Malgré cela, ses idées restent largement ignorées.


Certains auteurs à succès d'ouvrages non romanesques, non universitaires, sont si régulièrement qualifiés de « pseudo-scientifiques » que même leur profil Wikipédia le reprend, au lieu d'éviter poliment les insultes mesquines. Selon Wikipédia, Graham Hancock est un « écrivain britannique qui promeut des théories pseudo-scientifiques ». Selon Wikipédia, Gavin Menzies était un lieutenant-commandant de sous-marin britannique qui a écrit des ouvrages affirmant que les Chinois avaient navigué jusqu'en Amérique avant Christophe Colomb. Les historiens ont rejeté ses théories et affirmations et ont classé son travail dans la catégorie de la pseudohistoire. Toujours selon Wikipédia, Christopher Knight est un auteur qui a écrit plusieurs livres traitant de théories du complot pseudoscientifiques.


Une piste de recherche similaire a été explorée, sous différents angles et avec une rigueur méthodologique variable, par plusieurs chercheurs travaillant sur la métrologie ancienne, l'astronomie et l'alignement des monuments. Des spéculations astronomiques de personnalités telles qu'Alexander Thom, dont les relevés de sites mégalithiques suggéraient un système de mesure cohérent et une conscience astronomique, aux travaux de Gerald S. Hawkins et Fred Hoyle, qui ont exploré la possibilité de la prédiction des éclipses dans les monuments préhistoriques, la question du savoir hérité ou codé a été soulevée à maintes reprises. Des travaux plus récents, menés par des chercheurs tels que John Neal, Robert Bauval et Graham Hancock, ont continué à développer ces thèmes, mettant souvent en lumière des schémas et des correspondances à grande échelle qui demeurent difficiles à expliquer par les modèles développementaux conventionnels. Parallèlement à ces publications, un nombre croissant de recherches indépendantes, diffusées par le biais de livres, d'articles et de plateformes numériques, témoigne d'une tentative plus large et continue de s'attaquer au même problème sous-jacent : comment des systèmes complexes de nombres, de mesures et de relations astronomiques apparaissent-ils si tôt et avec une telle cohérence dans les vestiges archéologiques ? Si les conclusions divergent, la persistance de la question elle-même est remarquable.


Ce qui unit ces auteurs et chercheurs, c'est un refus commun de confondre absence de preuves et preuve d'absence. Aucun de ces penseurs n'a soutenu que le savoir antique était mystique ou surnaturel. Au contraire, ils ont mis l'accent sur l'observation, la mesure, la collecte de données à long terme et les systèmes symboliques cohérents. Leur désaccord ne réside pas dans un rejet de la raison, mais dans leur refus d'accepter un récit progressif incapable de rendre compte des preuves qu'il rencontre. Ces figures sont souvent marginalisées dans le discours contemporain, car Ils remettent en question une hypothèse profondément ancrée : celle selon laquelle la science, les mathématiques et l'astronomie sophistiquée seraient des réalisations relativement récentes. Admettre la possibilité de connaissances de haut niveau antérieures déstabilise le récit rassurant d'un progrès ininterrompu. Ce livre n'invite pas le lecteur à accepter sans réserve les conclusions de ces penseurs. Il demande simplement qu'il les prenne au sérieux. Le concept de transmission discontinue, de la persistance du savoir et de la science sous une forme fragmentaire, symbolique ou codée, offre un outil précieux pour examiner les monuments, les mesures et les nombres anciens. Ce qui apparaît dans les archives historiques n'est souvent pas un système complet, mais ses vestiges : des pratiques sans justification explicite, des proportions sans principes énoncés, des résultats préservés après la disparition de leur cadre d'origine. En ce sens, le savoir ne survit pas simplement ; il est interrompu, transformé et parfois reconstitué. Cela nous permet de nous interroger non pas sur l'origine d'une idée, mais sur ce à quoi elle a pu appartenir.


Flatteries



Grotte d'El Castillo, Plafond des Mains, France, photo de Noisette 13, Wikimedia Commons 
Grotte d'El Castillo, Plafond des Mains, France, photo de Noisette 13, Wikimedia Commons 

Chaque époque raconte une histoire sur elle-même, si familière qu'elle en devient invisible. Nous sommes aujourd'hui, soi-disant, après une longue ascension de l'ignorance à la connaissance, de la superstition à la science, de la brutalité aux Lumières, de la pénurie à l'abondance, le peuple le plus merveilleux ayant jamais vécu. Plus nous croyons au progrès, plus nous exigeons de nos ancêtres une simplicité apparente. C'est le premier mécanisme par lequel le passé est aplati. La complexité n'est admise que lorsqu'elle est documentée. Là où il y a des textes, il peut y avoir de la philosophie. Là où il y a des archives, il peut y avoir de l'administration. Là où il y a une théorie consignée par écrit, il peut y avoir de la science. Mais là où il y a des pierres – d'immenses pierres, des pierres alignées, des pierres taillées – notre imagination interprétative se contracte souvent. Nous nous réfugions dans des catégories rassurantes : « rituel », « symbolique », « religion primitive », « essais et erreurs », « alignement fortuit ». Le monument a le droit d'être impressionnant, mais ses créateurs n'ont pas le droit d'être intelligents.


Cet aplatissement est rarement malveillant. Il est psychologique. Il découle d'une subtile asymétrie dans la manière dont nous répartissons la sophistication à travers le temps. Nous imaginons notre avenir avec une générosité extravagante : des technologies si avancées qu’elles frôlent la magie, des intelligences surpassant la nôtre, des possibilités que nous ne pouvons encore nommer. Mais nous imaginons notre passé lointain avec une avarice inhabituelle. Nous reconnaissons à nos ancêtres leurs mains, mais nous leur refusons l’idée de leur esprit. Nous reconnaissons leur force de travail, mais nous hésitons à reconnaître leur capacité de conception. Nous reconnaissons leur survie, mais nous refusons de leur accorder une vision cohérente du monde. Le paradoxe est que les preuves pointent souvent dans la direction opposée : plus nous remontons dans le temps, plus nous rencontrons d’architectures qui semblent exiger une planification à long terme, de la précision, une pensée géométrique et une observation attentive du ciel.


Lorsque les affirmations concernant le passé lointain contredisent cette hiérarchie implicite, la réponse n’est souvent pas une réfutation rigoureuse, mais l’apposition d’une étiquette. Parmi les plus pernicieuses figure celle de « pseudo-histoire ». Il convient de s’attarder sur l’étrangeté de ce terme. Une histoire est un récit tissé d’événements, de traces et d’interprétations. Qu’est-ce qu’une « pseudo-histoire », au juste ? Un récit contrefait qui imite simplement la forme de l’explication sans aucun lien avec les preuves. Il s'agit là d'une catégorie légitime en principe. On y trouve des fictions se faisant passer pour des faits, des faux, des mythes idéologiques, des récits conçus pour persuader plutôt que pour comprendre. Mais en pratique, l'expression « pseudo-histoire » est souvent employée au sens large, comme un moyen de faire taire non pas le mensonge, mais le malaise : le malaise suscité par les questions qui remettent en cause les chronologies admises ou les conceptions communément admises des capacités humaines.


En ce sens, cette étiquette commence à ressembler à l'un de ces paradoxes postmodernes qui révèlent quelque chose de la culture qui l'utilise. Žižek a un jour décrit la partie de tennis sans balle qui clôt le film Blow Up comme un exemple typiquement postmoderne : les gestes demeurent, la technique, l'effort, le sérieux, mais l'objet déterminant a disparu, ne laissant que la performance. La « pseudo-histoire », dans son acception la plus cynique, peut fonctionner ainsi. Elle préserve le mouvement extérieur de la critique, le rejet indigné, le ton défensif, l'appel implicite aux normes, tout en éludant le travail que ces normes exigent réellement : l'examen de l'argument, l'analyse des données, la démonstration de l'erreur.


Un étrange artefact culturel illustre cette aplatissement du temps avec une pureté troublante : le film Empire d'Andy Warhol, un plan fixe de huit heures sur l'Empire State Building. Il ne s'y passe presque rien. Le temps passe, mais le sens reste absent. Le film peut apparaître comme une parabole de la façon dont le passé lointain est parfois traité dans l'imaginaire moderne : une longue période blanche avant que la « véritable histoire » ne commence, avant l'écriture, avant les États, avant la « civilisation ». En fait, le vide du film fait écho à l'idée généralement admise de ce qui se passait dans le monde humain avant 3000 av. J.-C. : pas grand-chose.


Nous rencontrons ici un second mécanisme : l'orgueil. L'orgueil n'est pas seulement personnel ; il peut être civilisationnel. La modernité repose sur des réalisations extraordinaires, et ces réalisations peuvent forger une identité. Si nous croyons être le premier peuple véritablement scientifique, le premier peuple véritablement rationnel, le premier à avoir mesuré avec précision, le premier à avoir établi un lien rigoureux entre les nombres et la nature, alors les preuves d'une sophistication antique deviennent plus qu'une énigme académique. Elles menacent l'image que nous avons de nous-mêmes. Elles nous invitent à partager le sommet. Elles nous demandent d'accepter que certaines formes d'intelligence ne nous soient pas exclusives et que le « développement » ne se manifeste pas toujours comme une progression linéaire et ordonnée.


John Michell ouvre son ouvrage *La Cité de l'Apocalypse* par une critique acerbe de cette posture éducative et institutionnelle, arguant qu'une culture formée à l'orthodoxie établie est moins apte à interpréter le passé, et donc moins apte à s'interpréter elle-même. Quelles que soient les opinions que l'on porte sur les conclusions plus générales de Michell, son idée principale est difficile à réfuter : la formation des croyances publiques ne se fait pas en vase clos. Elle est façonnée par les institutions, les incitations, le statut social et le vécu quotidien. Un désir de cohérence. Plus un récit est étroitement lié à l'identité professionnelle, plus il est coûteux de le réviser. Il ne s'agit pas d'un complot, mais d'une caractéristique de la vie sociale.


Il ne s'agit pas ici de glorifier les « idées farfelues » ni d'excuser les mauvaises méthodes. Le caractère marginal d'une affirmation ne la rend pas vraie. Mais la marginalité ne la rend pas non plus indigne d'être examinée. Le philosophe Michael Williams pose la question avec une clarté éclairante : ce qui importe, épistémologiquement, ce n'est pas l'origine d'une idée, mais la qualité de sa justification. Nous pouvons envisager des hypothèses audacieuses ; nous ne pouvons simplement pas les maintenir si elles ne sont pas étayées.


Cette distinction est essentielle. Défendre la légitimité de poser des questions difficiles ne signifie pas renoncer aux normes, mais leur redonner leur véritable raison d'être. Si une preuve peut être testée, elle doit l'être. Si des mesures peuvent être vérifiées, elles doivent l'être. Si un modèle est incohérent, il faut le démontrer. Mais rejeter une idée en la qualifiant de « pseudo » sans l'évaluer n'est pas une preuve de rigueur scientifique. La plus profonde humilité dans ce domaine pourrait de prime abord passer pour de la crédulité. Mais il s'agit peut-être de la volonté d'admettre deux choses à la fois : que le passé est difficile à connaître et que nos certitudes à son sujet sont souvent exagérées. Platon, dans le Charmide, conçoit la sagesse comme une forme de connaissance de soi : la capacité de discerner ce que nous savons, ce que nous ignorons et ce que nous croyons savoir. Dans l'étude de la préhistoire, cette approche peut s'avérer utile. Les pierres ne sont pas accompagnées de notes de bas de page. Cet ouvrage adopte donc une posture délibérément anticonformiste. Il ne présuppose ni que nos ancêtres étaient des saints ni qu'ils étaient des fous. Il présuppose que l'esprit humain est plus ancien que ne le laissent entendre nos récits institutionnels et que les vestiges matériels peuvent parfois conserver, dans leur mesure et leur forme, ce que les textes ne conservent pas par les mots. Si cela est vrai, alors le passé n'a pas simplement été oublié. Il a été simplifié. Il ne s'agit pas de remplacer un dogme par un autre, mais de rouvrir la profondeur du temps et de laisser les preuves, aussi étranges soient-elles, retrouver toute leur dimension.


Cueva de las Manos, Quito, Ecuador, Diego Tirira, Wikimedia Commons
Cueva de las Manos, Quito, Ecuador, Diego Tirira, Wikimedia Commons

Trop souvent, les interprétations du passé lointain imposent insidieusement des limites à l'intelligence antique : des suppositions sur ce que les gens « ne pouvaient pas savoir », « n'auraient pas mesuré » ou « n'avaient pas encore conceptualisé ». De telles affirmations sont impossibles à étayer par des preuves concrètes. Ce sont des attentes héritées, renforcées par des récits de progrès qui placent la modernité au sommet de la compréhension humaine. Cette posture est méthodologiquement fragile. Elle substitue la présomption à l'investigation. Une approche plus équilibrée inverse la tendance. Là où des schémas se répètent en géométrie, en astronomie et en métrologie, là où les nombres sont cohérents à différentes échelles, là où les alignements se répètent sur différents sites, là où les systèmes proportionnels présentent une cohérence interne, l'intelligence devrait être l'hypothèse de base. La nier a priori est un préjugé déguisé en retenue.


L'accusation de « pseudo-science » comme un sortilège de frontière


Discrediting certain kinds of ideas or research within the study of the ancient world is not simply a matter of academics protecting their discipline from error. Academia already possesses subtle and effective mechanisms for marginalisation: peer review, hiring practices, funding priorities, citation networks. It does not require blunt language to maintain boundaries. The widespread use of the prefix “pseudo-”, particularly associated with Wikipedia, therefore deserves closer attention, not as a technical term, but as a rhetorical act.

In principle, distinguishing between well-supported research and poorly supported speculation is both necessary and healthy. Not every claim deserves equal weight. Some ideas are incoherent; others are careless; some are demonstrably false. But in practice, the label pseudo-science or pseudo-history is often applied in advance of analysis, and frequently without explanation. It does not usually function as a conclusion reached after scrutiny. Rather, it operates as a verdict that forecloses scrutiny altogether. What is striking is how rarely the use of the prefix is accompanied by detailed methodological critique. One looks in vain, in many media discussions, podcasts, popular articles, or online encyclopaedias, for careful engagement with the actual arguments being dismissed. Instead, the label stands alone, doing all the work. Its effect is immediate and social rather than intellectual: it signals to the audience that a line of inquiry is not merely wrong, but unsafe; not merely mistaken, but unserious; not worth the risk of engagement. In this sense, “pseudo-” functions less as an epistemic judgement than as a form of apotropaic language. In ancient cultures, apotropaic symbols were used to ward off danger, misfortune, or malign influence. They did not refute the threat; they turned it away. The prefix pseudo- operates in much the same way. It is invoked to protect a conceptual boundary, to avert contamination by ambiguity, to keep unsettling possibilities at a safe distance. Once uttered, it reassures both speaker and audience: nothing further needs to be done.

This helps explain why the label is often deployed most aggressively in public-facing discourse rather than in specialist critique. Within academic journals, disagreements tend to be technical, cautious, and hedged. In the media, however, the performance of certainty matters. The use of pseudo- signals belonging: we know what counts as real knowledge; we are not naïve; we are on the right side of reason. The “we” invoked here is rarely examined. It is not a universal “we,” but a selective one, a collective identity that confers legitimacy through exclusion.

The irony is that the term pseudo-science is frequently applied to writers, journalists, or independent researchers, who do not claim to be scientists at all. To call such a person a “pseudo-scientist” is as conceptually confused as calling a bird a pseudo-dinosaur. The insult depends on a category error: it treats science not as a method but as a moral status, and deviation from it as a form of intellectual sin. At a deeper level, the power of the pseudo- label rests on an unexamined hierarchy of knowledge. Science, capitalised and idealised, is presented as the only legitimate mode of inquiry, while other ways of knowing, such as historical reconstruction, philosophical interpretation, symbolic analysis, or comparative mythology, are tolerated only insofar as they do not trespass into forbidden explanatory territory. The humanities, increasingly pressured to model themselves on the sciences, sometimes internalise this hierarchy, turning the language of science into a weapon against alternative forms of thought.

This is not to deny the extraordinary contributions of scientific disciplines to the study of the past. Archaeology today depends on genetics, radiocarbon dating, climatology, remote sensing, and materials science. These tools have transformed our understanding of ancient societies. But the authority of science does not license the dismissal of questions that cannot be resolved by scientific means alone. Some problems, especially those involving meaning, intention, symbolism, and worldview, require interpretation rather than measurement. To treat interpretative inquiry as inherently suspect is to misunderstand the nature of historical knowledge itself.

A useful parallel appears in John Berger’s critique of art criticism in Ways of Seeing. Berger observed how critics sometimes cloak artworks in opaque language, not to clarify them, but to mystify them,  to protect interpretive authority and distance the public from direct engagement. The effect is not illumination, but control. The same dynamic can operate in academic discourse. Jargon, dismissal, and ritualised contempt can function as a screen, preventing readers from approaching objects, be it paintings or prehistoric monuments, on their own terms.

The use of pseudo- thus becomes a substitute for argument. It signals that an idea is not merely incorrect, but unclean. It creates an epistemic “outside,” a shadow realm where troublesome questions are sent so they do not have to be answered. In extreme cases, the tone resembles a secularised version of religious denunciation. The faith is no longer theological, but scientistic. The ritual is no longer the auto-da-fé, but the public shaming of dissenting ideas. The logic, however, is familiar: orthodoxy must be protected; heresy must be named. Ironically, this strategy weakens rather than strengthens established paradigms. By confusing theory with truth, and consensus with certainty, it erodes confidence in the very institutions it seeks to defend. A framework that cannot tolerate questioning reveals its fragility. Genuine scientific and scholarly confidence expresses itself through engagement, not avoidance. L'argument de l'hérésie signale qu'une idée est non seulement incorrecte, mais impure. Il crée un « extérieur » épistémique, un domaine obscur où les questions gênantes sont reléguées pour éviter d'avoir à y répondre. Dans les cas extrêmes, le ton s'apparente à une version sécularisée de la dénonciation religieuse. La foi n'est plus théologique, mais scientiste. Le rituel n'est plus l'autodafé, mais la stigmatisation publique des idées dissidentes. La logique, cependant, est familière : l'orthodoxie doit être protégée ; l'hérésie doit être dénoncée. Paradoxalement, cette stratégie affaiblit les paradigmes établis au lieu de les renforcer. En confondant théorie et vérité, consensus et certitude, elle érode la confiance dans les institutions mêmes qu'elle prétend défendre. Un cadre qui ne tolère pas la remise en question révèle sa fragilité. La véritable confiance scientifique et académique s'exprime par l'engagement, non par l'évitement.


Empreinte de main négative préhistorique provenant de la grotte de Pech Merle dans le Lot, France, Wikimedia Commons
Empreinte de main négative préhistorique provenant de la grotte de Pech Merle dans le Lot, France, Wikimedia Commons

Qualifier une œuvre de « pseudo-science » ou de « pseudo-histoire » sans argumentation n'est pas un acte de rigueur. C'est un aveu de malaise. Cela en dit moins sur l'œuvre rejetée que sur les angoisses de celui qui la rejette. En fin de compte, le préfixe décrit non pas l'objet, mais la posture : un réflexe d'exclusion plutôt que d'examen, de protection plutôt que de compréhension.


L'étiquette « pseudo » est un moyen d'imposer l'orthodoxie et d'exercer un pouvoir, et sert de raccourci pour éviter tout engagement intellectuel avec des idées difficiles ou contestataires. Des préoccupations légitimes peuvent exister quant à la méthodologie de toute recherche, mais l'étiquette « pseudo » sert de mécanisme de protection au statu quo, garantissant que le « savoir établi » reste incontesté par les perspectives nouvelles ou marginales, qui sont rejetées. Cela révèle peut-être une angoisse sous-jacente quant à l'instabilité des paradigmes scientifiques actuels, qui ne sont peut-être pas aussi sûrs qu'on voudrait le croire. En qualifiant une chose de « pseudo-science » ou de « pseudo-histoire », celui qui accuse sous-entend que sa propre position repose sur l'autorité du « savoir véritable » (un oxymore, peut-être) et que l'autre position en est dépourvue.


L'étiquette « pseudo » agit comme un filtre, déterminant qui est autorisé à participer au débat sur certains sujets et qui en est exclu. Elle renforce les hiérarchies existantes en matière de production du savoir, privilégiant souvent les institutions académiques ou scientifiques établies au détriment des chercheurs indépendants ou amateurs. Bien que fondée sur la recherche empirique et une certaine objectivité, la connaissance est socialement construite et façonnée par des facteurs culturels, historiques et institutionnels. De ce point de vue, ce qui est considéré comme de la « vraie » science ou de l'histoire est lui-même un produit des structures de pouvoir et des paradigmes dominants. De plus, toutes les recherches pertinentes ne sont pas falsifiables ou ne s'inscrivent pas aisément dans le cadre des méthodes empiriques, comme par exemple les interprétations historiques ou certaines investigations philosophiques.


Ceci soulève une question épistémologique : la connaissance ne peut-elle être acquise que par des méthodes scientifiques falsifiables ? Existe-t-il une place pour d'autres formes de savoir, tout aussi valables mais ne répondant pas à ces critères stricts, comme les reconstitutions historiques ou l'archéologie spéculative ? Les méthodes scientifiques peuvent s'avérer insuffisantes pour appréhender certains savoirs, notamment en sciences humaines. En qualifiant de « pseudo » les approches alternatives, la communauté scientifique risque d'exclure d'autres modes de connaissance légitimes, non conformes à ses méthodologies mais néanmoins précieux. Dans quelles circonstances le scepticisme favorise-t-il le progrès scientifique, et dans quelles circonstances l'entrave-t-il en empêchant l'exploration de nouvelles idées ?


Que peut-on savoir sans textes ?


Avant de me lancer dans mes recherches sur le monde antique, j'étais plutôt attirée par les arts et les lettres. J'aime les livres, j'aime l'écrit. Mais pour comprendre ces monuments antiques, j'ai dû apprendre à aimer les chiffres aussi. J'ai également dû m'essayer à comprendre l'astronomie, au sens pré-moderne du terme. Les échanges sur les plateformes en ligne, notamment le forum de Graham Hancock, avec des chercheurs comme Jim Alison, Stephen Dail, Jim Wakefield, Dennis Payne, David Kenworthy, Mat Apocalypse et bien d'autres, m'ont permis de découvrir les sciences antiques et leurs modes de pensée. Je leur suis reconnaissante, ainsi qu'à Graham Hancock pour avoir mis cette plateforme à ma disposition.


J'ai constaté que l'analyse des mesures antiques, qu'il s'agisse d'unités ou de dimensions de monuments, pouvait révéler énormément de choses sur les anciens. Quelles relations établissent-elles ? Quels cycles reflètent-elles ? Quels nombres reviennent, et à quelles échelles ? Et, surtout, ces schémas sont-ils cohérents sur les plans interne, géographique et conceptuel, ou se désagrègent-ils sous l'effet de l'analyse ?


La métrologie joue un rôle central dans cette approche. Les systèmes de mesure sont souvent considérés comme secondaires, perçus comme des commodités pratiques, des outils bureaucratiques ou des conventions locales. Pourtant, la mesure est l'un des moyens les plus fondamentaux par lesquels les sociétés humaines relient les nombres au monde. Mesurer, c'est décider ce qui compte, ce qui se répète, ce qui peut être transporté à travers l'espace et le temps. La mesure n'est donc jamais neutre. Elle véhicule des présupposés d'échelle, d'ordre et de signification.


Lorsque nous examinons des monuments anciens à travers le prisme de la métrologie, certaines anomalies apparaissent. Des unités ressemblant au pouce, au pied, au yard, voire au mètre, apparaissent dans des contextes bien antérieurs à leurs définitions historiques formelles. Cela ne nécessite pas l'affirmation anachronique que les bâtisseurs préhistoriques utilisaient des unités « modernes » par leur nom. Cela requiert simplement l'observation plus modeste que certains quanta de longueur se répètent et que ces quanta se comportent de manière mathématiquement et astronomiquement significative.

Pochoir d'une main humaine datant de 27 000 ans avant notre ère, provenant de la grotte de Cosquer, située dans la calanque de Morgiou près de Marseille, en France. Conservé au Musée d'Archéologie Nationale de Saint-Germain-en-Laye, en France (Wikimedia Commons).
Pochoir d'une main humaine datant de 27 000 ans avant notre ère, provenant de la grotte de Cosquer, située dans la calanque de Morgiou près de Marseille, en France. Conservé au Musée d'Archéologie Nationale de Saint-Germain-en-Laye, en France (Wikimedia Commons).

L'un des exemples les plus frappants est celui du mètre. Traditionnellement perçu comme une invention des Lumières, défini comme une fraction de la circonférence polaire de la Terre, il est considéré comme le fruit des techniques modernes de topographie et d'instrumentation. Pourtant, si les unités anciennes – égyptiennes, perses, grecques, romaines ou autres – correspondent étroitement à des valeurs basées sur le mètre, ou à des fractions de la circonférence terrestre exprimées en millimètres, une question se pose naturellement. Soit ces correspondances sont fortuites et se retrouvent à travers les cultures et les époques, soit une certaine connaissance des dimensions de la Terre existait bien avant sa mesure moderne officielle.


Envisager cette possibilité ne signifie pas renoncer à la rigueur. C'est suivre les indices où qu'ils mènent. Il en va de même pour les proportions. Certains rapports, tels que √2, √3, √5, π, φ, réapparaissent fréquemment dans l'architecture, l'art et la cosmologie antiques. Ce ne sont pas des nombres arbitraires. Ils découlent de la géométrie elle-même : de la diagonale du carré, du triangle, du pentagone, du cercle. Elles font partie intégrante de la structure spatiale. Lorsqu'elles apparaissent dans les monuments, à différentes échelles et en lien avec les cycles astronomiques, elles invitent à l'interprétation. Les hommes préhistoriques n'étaient pas moins intelligents que nous, et si nous cherchons la sophistication, nous pouvons la trouver. La géométrie, l'astronomie et la mesure formaient-elles jadis un mode de compréhension du monde unifié ? Peut-on encore trouver des traces de cette unité gravées dans la pierre ?


Notre compréhension de l'histoire est en perpétuelle évolution.


Il est sans doute sain pour chacun, de temps à autre, de remettre en question ce que nous savons, ou croyons savoir.


La fréquentation obligatoire de l'école, où les théories et les notions reçues de l'époque sont présentées aux innocents comme des faits établis, encourage des impressions du passé tellement fausses qu'il devient presque impossible de comprendre le présent ou d'entrevoir l'avenir. Chaque approche du savoir étant protégée par une impressionnante armée d'experts et de bibliographies, l'aspirant doit faire preuve d'un esprit aiguisé et d'un scepticisme hors du commun s'il ne veut pas succomber à l'une ou l'autre des écoles de pensée rivales, laïques et ecclésiastiques, qui, bien qu'exclusives l'une de l'autre, s'unissent instinctivement pour contrecarrer toute tentative d'échapper aux orthodoxies établies, définies par Einstein comme « un ensemble de préjugés qu'on nous inculque à la cuillère avant même d'avoir dix-huit ans ». Nulle part la tyrannie du pédant n'est plus manifeste que dans l'étude des origines humaines et de l'histoire sacrée. La plupart des ouvrages sur le passé lointain fondent leur autorité sur les seules idées préconçues de leurs auteurs, inévitablement influencées par les théories mal appliquées de Marx, Freud et Darwin et par les traditions corrompues de l'Église chrétienne. Nous sommes ainsi conditionnés dès notre plus jeune âge à accepter une vision étroite et linéaire de l'histoire, selon laquelle la civilisation serait un développement récent et unique, qui s'impose aujourd'hui universellement pour la première fois.

John Michell a présenté son livre. La Cité de l'Apocalypse, avec ces mots, a été publiée pour la première fois en 1972. L'invention d'Internet a bien sûr changé notre façon d'accéder à l'information et a permis à de nombreuses personnes de se documenter par elles-mêmes sur de nombreux sujets, y compris l'Antiquité. Nous pouvons lire ces mots de John Michell et réaliser que nous sommes libres de remettre en question toutes les idées reçues que nous pouvons avoir sur le monde, aujourd'hui ou tel qu'il était il y a des milliers d'années.


Une longue tradition astronomique


Pour un observateur terrestre, le lever et le coucher du Soleil rythment le jour. La position changeante du soleil couchant à l'horizon définit l'année par rapport aux solstices. La lente dérive des étoiles à l'horizon marque également l'année et, pour les observateurs attentifs, les heures de la nuit. Les phases de la Lune définissent le mois. Sur des périodes encore plus longues, même la position des équinoxes par rapport aux étoiles se modifie, révélant un cycle plus profond qui dépasse de loin la durée d'une vie humaine.


Il est donc logique de concevoir le temps en termes cycliques, comme le faisaient les peuples anciens à travers le monde. Les jours revenaient. Les mois se répétaient. Les années s'écoulaient. Des cycles plus longs se déroulaient lentement, presque imperceptiblement, mais avec une régularité absolue. Le temps n'était pas imaginé comme une flèche s'avançant vers l'inconnu, mais comme une roue dont les rayons revenaient sans cesse aux mêmes points. Comprendre le temps, c'était donc comprendre les cycles. Comprendre les cycles, c'était observer les relations : entre le Soleil et la Lune, entre les planètes, entre les saisons, et entre le ciel visible et la vie humaine sur Terre. Ce que les lecteurs modernes sous-estiment souvent, c'est le sérieux avec lequel les penseurs antiques abordaient cette tâche, et l'étendue de leur perspective temporelle.


Jean-Sylvain Bailly, astronome français du XVIIIe siècle et membre de l'Académie royale des sciences, observait que le mot « année » (annus) signifiait à l'origine cycle ou révolution, et non une durée fixe de 365 jours. Selon le contexte, il pouvait désigner une saison, l'intervalle entre deux solstices, une période lunaire ou un cycle astronomique plus long. Les historiens qui ont imposé une définition unique a posteriori, affirmait-il, ont créé de toutes pièces des contradictions inexistantes. Une même civilisation pouvait compter le temps en différentes « années » selon ce qui était mesuré. Ce qui apparaissait comme une incohérence était souvent en réalité une précision opérant à différentes échelles. Cette flexibilité reflétait un monde où le temps se lisait directement dans le ciel et où différents cycles se chevauchaient sans se fondre parfaitement les uns dans les autres. L'année solaire ne se divisait pas en mois lunaires de manière égale. Les cycles planétaires dérivaient par rapport aux deux. La tâche de l'astronomie n'était donc pas seulement d'observer, mais de réconcilier : de trouver des périodes qui réalignaient les cycles.


Ceci explique l'attention extraordinaire que les cultures anciennes portaient aux longs intervalles. Bailly fut frappé par le fait que les traditions d'Égypte, de Chaldée, d'Inde et de Chine conservaient toutes le souvenir de vastes périodes, souvent organisées autour d'époques séparées par des ruptures ou des renouveaux. Qu'elles soient présentées comme la création et le déluge, l'âge d'or et le déclin, ou les âges cosmiques, ces narrations codaient systématiquement des structures numériques. Même lorsqu'elles étaient empreintes de mythologie, leur impulsion était quantitative. Plus important encore, Bailly remarqua que ces traditions présupposaient une idée à laquelle les lecteurs modernes ont souvent du mal à s'opposer : qu'une connaissance astronomique précise ne peut émerger rapidement. Pour connaître la durée de l'année à une fraction de jour près, pour reconnaître la lente précession des équinoxes ou pour identifier les longs cycles d'éclipses, il faut des siècles d'observations cumulatives. Aucune vie entière ne saurait suffire. L'astronomie, en tant que science, est en ce sens une mémoire civilisationnelle.


Lorsque l'on passe des traditions orales aux observations qui nous sont parvenues, le tableau se précise. En Égypte, le lever héliaque de Sirius revêtait une importance capitale, marquant la crue du Nil. Ptolémée mentionne plusieurs dates pour ce lever, appartenant manifestement à des siècles différents. Bailly a calculé que la plus ancienne correspond à environ 1550 avant J.-C., ce qui témoigne déjà d'une tradition astronomique bien établie. Plus révélateur encore est le cycle sothique égyptien, une période d'environ 1460 ans, qui suppose une connaissance de l'année solaire à un quart de jour près. Une telle précision ne peut être celle d'un commencement ; elle implique une longue préhistoire de perfectionnement.


En Mésopotamie, les écrits conservés par des auteurs postérieurs suggèrent des observations continues s'étendant sur près de deux millénaires avant la conquête d'Alexandre. Bailly a fait preuve de prudence, pesant le pour et le contre des témoignages, des probabilités et de la plausibilité astronomique. Ce qui importait à ses yeux n'était pas l'acceptation littérale de chaque affirmation, mais l'échelle temporelle même que suppose la tradition. Il en va de même en Chine, où des archives décrivent des conjonctions planétaires confirmées ultérieurement par les calculs modernes, et où un cycle de soixante ans ancrait la mémoire historique bien au-delà de toute dynastie.


À travers ces cultures, on retrouve la même conception sous-jacente : les cieux obéissent à des lois ; leurs mouvements se répètent ; ces répétitions peuvent être comptées, comparées et stabilisées. Le temps n'est pas chaos. Il est structure. Cette vision du monde a des implications importantes. Si le temps est généré par le mouvement céleste, et si ce mouvement peut être mesuré, alors le temps lui-même devient quelque chose qui peut être encodé. Non seulement remémoré dans des récits, mais fixé dans des tables, des cycles, des machines et, comme nous le verrons, dans la géométrie et la pierre. Bailly lui-même, écrivant avant Darwin, Il a inscrit cette réflexion dans une chronologie chrétienne, cherchant à concilier la science antique avec une création relativement récente. Cette hypothèse ne nous contraint plus. Ce qui demeure précieux, c'est son intuition méthodologique : l'astronomie antique ne peut être comprise si l'on suppose des horizons temporels courts, des observateurs naïfs ou des objectifs rudimentaires. Les données tendent plutôt vers une accumulation patiente, une conciliation à long terme des cycles et une conception du temps à la fois scientifique, symbolique et cosmologique. Dans cette perspective, l'astronomie antique n'était pas un prélude à la science. Elle était déjà une science, opérant dans un cadre philosophique différent, mais animée par la même impulsion fondamentale : comprendre l'ordre du monde en interprétant le ciel.


Cycles



Art rupestre aborigène peint en pulvérisant du pigment autour du contour d'une main, photo de Bushmanbob, Wikimedia Commons
Art rupestre aborigène peint en pulvérisant du pigment autour du contour d'une main, photo de Bushmanbob, Wikimedia Commons

Une conception linéaire du temps présuppose la tenue de registres : dates, chroniques, listes. Elle conçoit le temps comme une accumulation d’instants, consignée par écrit. Une conception cyclique présuppose tout autre chose : la récurrence. Ce qui importe, ce n’est pas la première fois qu’un événement s’est produit, mais sa récurrence. Cette différence a des conséquences. Le temps cyclique tend à privilégier l’alignement avec d’autres cycles plutôt que les origines ou les fins. Un cycle n’est pas une simple succession d’événements, mais une structure. Le cycle le plus fondamental est sans doute la période de 24 heures nécessaire à la Terre pour effectuer une rotation complète sur son axe, soit un jour et une nuit. L’alternance de lumière et d’obscurité impose un rythme à la vie humaine, et à presque toutes les autres formes de vie sur Terre – on peut peut-être exclure l’araignée cavernicole ou la baudroie abyssale. Au sein de ce cycle, l’aube et le crépuscule se distinguent comme des moments clés, au même titre que midi et minuit. La Lune introduit un second rythme, plus complexe. Comme le mois lunaire (synodique ou sidéral) ne s'intègre pas parfaitement à l'année solaire, l'alignement des cycles du Soleil et de la Lune devient un problème à étudier et à résoudre. De cette tension sont nés certains des cycles les plus sophistiqués connus de l'Antiquité : le cycle métonique, le cycle callipique, les cycles de 8 et 60 ans, et d'autres encore, qui conciliaient approximativement le mois et l'année. De plus, les cycles lunaires étaient étudiés indépendamment de ceux du Soleil. Quand la Lune revient-elle à la même phase au même moment de l'année ? Quand les éclipses se répètent-elles selon des schémas reconnaissables ? Quelle est la distance entre les levers les plus septentrionaux et les plus méridionaux à l'horizon ? Il en allait de même pour les planètes : quelle était la durée de leurs cycles par rapport au Soleil, aux étoiles et les unes aux autres ? Ces questions relèvent d'une imagination cyclique. Elles supposent patience, esprit de comparaison et une volonté de penser sur des échelles de temps qui dépassent la durée d'une vie individuelle. L'astronomie antique, ainsi que les mythes et les religions qui empruntent les nombres dérivés des figures célestes, font souvent état de très grands nombres. L'une des raisons est pratique : les longs cycles sont nécessaires, même pour calculer avec précision les courts cycles, en tant que divisions d'une période plus vaste. Affirmer qu'une année dure 365,2422 jours, ou qu'un mois synodique dure 29,53059 jours, représente déjà l'aboutissement d'un long processus d'observation, de correction et de perfectionnement. Une autre raison tient peut-être à la volonté de découvrir un cycle unique et fondamental englobant tous les autres cycles connus, pour un observateur terrestre.


Philosophiquement, cette orientation cyclique conduit à une conception particulière du temps lui-même. Le temps naît du mouvement. Il est engendré par le retour régulier des figures célestes, et sans ces retours, le temps n'aurait aucune structure permettant de le reconnaître ou de le mesurer. La question de savoir si cette structure est une construction humaine ou si elle est inhérente au monde naturel reste ouverte. Pour Platon, dans le Timée, le temps naît en même temps que le cosmos, lorsque les corps célestes se mettent en mouvement. Les révolutions du Soleil, de la Lune et des planètes ne se contentent pas de s'inscrire dans le temps ; elles le génèrent par leur mouvement.


Dans ce cadre, la question est de savoir comment reconnaître l'achèvement et la coïncidence des cycles. L'intérêt historique bien connu pour les conjonctions, les retours et les longues périodes en découle naturellement. Une fois le temps conçu de cette manière, la structure qui lui est imposée (ou qui lui est inhérente, selon le point de vue) s'apparente à un réseau de relations numériques. Le ciel devient une sorte de diagramme dynamique, dont les mouvements sont à la fois observables et intelligibles. L'effort antique pour encoder le temps dans des formes durables reflète une vision cohérente du cosmos comme un système ordonné, connaissable et susceptible d'être reproduit dans les constructions humaines.


Dans la cosmologie indienne, le temps est structuré par des cycles emboîtés, de la rotation quotidienne aux mois lunaires, aux années solaires, aux révolutions planétaires et aux immenses périodes cosmiques. En astronomie mésopotamienne, les cycles d'éclipses et les périodes planétaires dominent les archives. En Chine, des cycles de soixante ans structurent l'histoire elle-même. Une vision cyclique du monde modifie également la manière dont l'histoire est perçue. Si le temps est une roue et non une flèche, alors le déclin et le renouveau sont à prévoir. Le savoir peut se perdre et se redécouvrir. Les civilisations peuvent hériter de fragments de connaissances anciennes sans en connaître les origines. Ceci explique pourquoi les auteurs antiques parlent si souvent d'âges plutôt que de commencements, et pourquoi ils acceptent l'idée que le savoir actuel puisse être un vestige d'un savoir plus ancien.


Quels que soient les systèmes auxiliaires d'enregistrement ou de notation qui aient pu exister – et ils ont probablement pris des formes aujourd'hui disparues –, les cycles eux-mêmes sont restés visibles et reproductibles, inscrits dans le ciel et accessibles à quiconque était formé à les observer. Interpréter les monuments antiques comme des produits d'une pensée cyclique, c'est prendre au sérieux le monde dans lequel ils ont été conçus.


Dans de nombreuses traditions anciennes, les mouvements du Soleil, de la Lune, de Mercure, de Vénus, de Mars, de Jupiter et de Saturne constituaient les principaux indicateurs de temps. Un ordre précis était perçu dans le monde, et les actions s'y conformaient souvent. En effet, ce cycle de sept astres dans le ciel ne se limitait pas à l'observation, mais s'intégrait à la mesure du temps dans la société, aux monuments et à l'astrologie. Dans de nombreuses régions du monde antique, de l'Égypte à l'Inde et à la Chine, en passant par le bassin méditerranéen, le cycle de sept jours que nous connaissons encore aujourd'hui était utilisé, chaque jour étant associé à l'une des sept planètes classiques : le Soleil, la Lune, Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne. Seules ces planètes étaient prises en compte, contrairement à ce que l'on pourrait penser, comme Uranus ou Neptune. Ces sept astres se retrouvaient partout dans le même ordre, fondé sur les mathématiques et l'astronomie (bien qu'en Inde et en Chine, le chiffre 9 soit important).


La semaine de sept jours


La séquence habituelle des jours de la semaine découle du classement des sept planètes classiques selon leur vitesse apparente, et d'une opération numérique secondaire. Chacune des sept planètes était associée à une heure de la journée, il y en a 24 par jour. Chaque période de 24 heures comprend trois cycles complets de sept planètes (21 heures), avec trois heures supplémentaires. La planète qui gouverne la première heure gouverne également le jour. Par conséquent, la planète qui gouverne chaque jour se situe trois places plus loin dans la séquence initiale, en termes de vitesse. La répétition de ce processus génère la progression habituelle : Saturne (samedi), Soleil (dimanche), Lune (lundi), Mars (mardi), Mercure (mercredi), Jupiter (jeudi) et Vénus (vendredi). Le cycle hebdomadaire n'est donc pas un simple reflet de l'observation astronomique, mais le produit d'une procédure arithmétique structurée, combinant l'ordre septuple des planètes avec la division du jour en vingt-quatre heures.


Ce qui apparaît comme une séquence conventionnelle trouve en réalité son origine dans le calcul modulaire et les nombres 24 et 7. Cette séquence familière, du samedi au vendredi, était largement répandue au Proche-Orient, en Méditerranée, en Europe, ainsi qu'en Inde, en Perse et en Arabie. Elle s'est intégrée aux calendriers religieux et civils au fil des rencontres et des adaptations réciproques des savoirs astronomiques de ces cultures. La Chine classique constitue une exception notable : ses structures calendaires indigènes reposaient initialement sur des cycles de dix et douze jours, liés aux axes célestes et terrestres, plutôt que sur une semaine planétaire. Ce n'est que plus tard, sous influence étrangère venue d'Asie centrale et du bouddhisme, qu'elle adopta un système planétaire de sept jours, des siècles après son établissement ailleurs. Le fait qu'une telle semaine, fondée sur l'observation planétaire et la division modulaire du temps, se soit répandue dans tant de régions suggère soit une attention partagée à l'ordre céleste, soit la transmission d'idées astronomiques et astrologiques entre les cultures, que ce soit par le biais de contacts, de conquêtes, d'échanges commerciaux ou d'horizons intellectuels communs.


Écrire le temps dans la pierre : l'astrocréation



Mains, Australie, YQETzMNanvpcsA at Google Cultural Institute, Wikimedia Commons
Mains, Australie, YQETzMNanvpcsA at Google Cultural Institute, Wikimedia Commons

C’est dans ce contexte que l’architecture monumentale devient intelligible. Les grandes structures, telles que les mégalithes, les temples et les pyramides, sont stables, durables et visibles de génération en génération. Elles offrent un moyen d’ancrer la connaissance céleste dans le paysage lui-même, créant un système de référence qui peut survivre à tout observateur. Si le temps était inscrit dans le ciel, il pourrait aussi l’être dans la pierre.


Un alignement sur le lever du soleil au solstice préserve cet instant dans le temps. Un axe orienté vers le lever d’une étoile ancre un point dans un cycle céleste plus long. En ce sens, l’architecture devient un outil mnémotechnique : une manière de stocker la connaissance hors du corps humain, d’ancrer la mémoire dans le lieu. Un simple alignement donne une date, une direction, un moment de récurrence. Ce qu’il ne donne pas, c’est la structure. Il ne peut, à lui seul, exprimer les relations entre les cycles, ni concilier les rythmes du Soleil et de la Lune, ni comparer une période à une autre. Pour cela, il faut autre chose : le dénombrement, la proportion et la géométrie.


C’est là que la mesure entre en jeu. Dès lors qu'une unité de longueur peut se substituer à une unité de temps, qu'il s'agisse d'un jour, d'un mois ou d'une année, l'espace devient un médium pour la durée. Le monument peut alors devenir un modèle : un analogue spatial de l'ordre céleste. Était-ce motivé par des raisons pratiques ? Parfois, sans doute. Le calendrier agricole, les calendriers rituels, les repères saisonniers : autant de besoins réels. Mais l'échelle, la précision et la redondance de nombreux monuments dépassent largement ce que la seule praticité exigerait.


Encoder les cycles du cosmos, c'est les honorer et reconnaître leur régularité, leur beauté, leur autorité. L'alignement peut être une forme de participation à l'ordre divin. Une autre raison d'inclure les cycles temporels dans la conception d'un monument pourrait être le jeu intellectuel : le plaisir de découvrir des quasi-commensurabilités, d'observer la coïncidence du nombre et de la forme. Une autre encore est l'identité : situer la vie humaine au sein d'un vaste tout intelligible. L'essentiel est que l'acte d'encodage présuppose la compréhension. Graver le temps dans la pierre, c'est croire que le temps a une structure, que cette structure est connaissable et qu'elle mérite d'être préservée. Cela implique une confiance dans les nombres, une foi dans la récurrence.


C'est là que les monuments commencent à dialoguer par-delà les cultures et les siècles. Les nombres qui émergent de mesures précises sur des sites comme Gizeh ne sont pas déconnectés de la pensée historique. Ils correspondent, souvent de façon frappante, à des valeurs conservées dans des textes anciens : mois lunaires, années solaires, périodes planétaires, longs cycles de retour. L'architecture et la littérature de différentes époques et de différents lieux peuvent parfois apparaître comme des expressions parallèles d'une même imagination cosmologique. Les bâtisseurs de monuments pensaient en termes de temps, de nombres, et à une échelle bien plus vaste que la vie humaine. De nombreux monuments antiques, dont les pyramides de Gizeh, fonctionnent comme des astro-créations. Le terme « astro-création » a été forgé par mon ami, l'écrivain français Simon Ferandou, et il exprime parfaitement l'idée d'utiliser l'astronomie pour représenter le temps au sein d'une structure conçue par l'homme. Dans les chapitres suivants, nous examinerons cette idée en détail. Si le temps était effectivement inscrit dans la pierre, alors il devrait être lisible, non pas partout, ni toujours, mais là où la géométrie, la mesure et l'astronomie convergent avec une remarquable cohérence. Gizeh offre l'un des sites les plus propices à cette lecture, grâce à sa construction et à ses mesures d'une précision extrême.


Astro-géométrie



Une œuvre d'art aborigène australienne ancienne, représentant une main dessinée par l'artiste projetant de l'ocre rouge par la bouche. Découverte dans les grottes de Yourambulla, en Australie-Méridionale. Attribuée au peuple Adnyamathanha, elle date probablement de plusieurs milliers d'années. Photo : Peterdownunder, Wikimedia Commons
Une œuvre d'art aborigène australienne ancienne, représentant une main dessinée par l'artiste projetant de l'ocre rouge par la bouche. Découverte dans les grottes de Yourambulla, en Australie-Méridionale. Attribuée au peuple Adnyamathanha, elle date probablement de plusieurs milliers d'années. Photo : Peterdownunder, Wikimedia Commons

À Gizeh, la relation entre l'astronomie et l'architecture ne se limite pas à une simple référence ou imitation. Les structures semblent opérer dans les deux domaines. Les cycles célestes et les formes géométriques se rejoignent au niveau du nombre et du rapport. La combinaison des périodes astronomiques ne produit pas seulement des durées ; elle génère des rapports, lesquels prennent une forme géométrique. La diagonale d'un rectangle, le périmètre d'un carré, le rapport entre la hauteur et la base sont des expressions naturelles de relations numériques que l'on retrouve également dans le mouvement céleste. En ce sens, la géométrie n'est pas un langage secondaire servant à décrire l'astronomie. Elle fait partie intégrante du système. Les mêmes combinaisons de cycles lunaires, solaires et planétaires qui engendrent des relations numériques peuvent aussi produire des proportions correspondant à des formes géométriques familières : carrés, triangles, cercles et leurs constantes associées. L'apparition de valeurs proches de π, √2, √3, √5 ou φ n'est pas imposée de l'extérieur, mais émerge de la mise en relation de ces cycles. La géométrie fournit le cadre stable permettant de fixer, comparer et reproduire de telles relations.


L'apparition de valeurs proches de π, √2, √3, √5 ou φ n'est pas imposée de l'extérieur, mais émerge de la mise en relation de ces cycles. La géométrie fournit le cadre stable permettant de fixer, comparer et reproduire de telles relations. Il est important de noter que ces correspondances n'ont pas été recherchées initialement dans le cadre d'un schéma prédéterminé. Elles apparaissent de manière récurrente lorsque les cycles sont examinés conjointement, semblant d'abord être des curiosités isolées, mais révélant progressivement une structure. Ce qui commence comme un ensemble de coïncidences numériques suggère, à y regarder de plus près, un mode de fonctionnement cohérent, dans lequel les relations astronomiques tendent naturellement vers une forme géométrique.


Cette façon de penser n'est pas étrangère à la philosophie antique. Chez Platon, les nombres et la géométrie ne sont pas des activités abstraites, mais des principes d'ordre. Lorsqu'il propose qu'une cité idéale soit structurée autour de 5 040 citoyens, il exprime la conviction que la structure importe et qu'une bonne structure se reconnaît au nombre. Dans ce cadre, il devient intelligible que l'architecture puisse servir de médium pour pérenniser les relations numériques et géométriques. Pour Platon, la géométrie n'est pas une discipline secondaire, mais un tournant décisif pour la pensée. Dans la République, il écrit que la géométrie « contraint l'âme à contempler l'être », détournant la pensée du monde des apparences pour la porter sur ce qui est stable, intelligible et réel. C'est pourquoi l'étude de la géométrie était considérée comme une préparation nécessaire à la philosophie elle-même. La tradition postérieure conserve même la maxime associée à l'Académie : « Que nul ignorant de la géométrie n'y entre.» Que cette inscription ait été physiquement présente ou non à son entrée, elle exprime un principe authentique. La géométrie entraîne l'esprit à saisir des relations non contingentes, non approximatives, mais nécessaires. Elle n'est donc pas simplement un outil de description du monde, mais un moyen d'aligner la pensée sur sa structure sous-jacente. En ce sens, la géométrie est intrinsèquement liée à tout système qui cherche à traduire l'ordre cosmique en formes.


Ce qui distingue le plateau de Gizeh, ce n'est pas la présence d'une correspondance unique et frappante, mais la récurrence des mêmes types de relations à travers différents éléments du site. Les mêmes structures numériques apparaissent dans les longueurs, les aires, les hauteurs, les distances et les diagonales, souvent selon des modalités qui mêlent cycles astronomiques et rapports géométriques. Lorsque de tels motifs se répètent à différentes échelles et formes, ils suggèrent l'existence d'un système. L'hypothèse sous-jacente est que le monde est structuré, que cette structure est connaissable et qu'elle peut être exprimée par le langage commun des nombres et de la géométrie. À Gizeh, cette hypothèse semble avoir été poussée plus loin que presque partout ailleurs, donnant naissance à un site où cycles astronomiques et formes géométriques s'intègrent dans un cadre unique et cohérent.


La question de la vision du monde


La raison pour laquelle je me suis tant intéressé aux dimensions des pyramides de Gizeh tient probablement à la vision du monde qui semblait émerger du désir même d'inscrire le temps dans un paysage. Les mesures peuvent nous renseigner sur ce qui a été construit et sur sa relation avec le ciel, mais elles ne peuvent, à elles seules, expliquer pourquoi tant de soin, de précision et de persévérance ont été investis dans cet ouvrage. Pour aborder cette question, la philosophie devient pertinente en tant que langage capable d'articuler des présupposés qui, autrement, resteraient implicites. Si le temps est considéré comme une chose digne d'être fixée dans la pierre, alors il n'est pas perçu comme une simple commodité pratique. Il est considéré comme ayant une signification en soi : quelque chose de structuré, d'intelligible et digne d'être préservé au-delà de toute vie humaine. Cela implique déjà une conception du cosmos où l'ordre est réel, non imposé ; découvrable, non inventé ; partagé entre le ciel et le monde des hommes. Quand j'entends dire que la mesure du temps dans l'Antiquité servait à savoir quand planter et semer, cela me paraît reposer sur une conception très limitée de la culture comme simple agriculture. Il y a bien plus en jeu.


Quiconque connaît les mythes ou les textes religieux sait que les nombres occupaient une place privilégiée dans de nombreuses traditions antiques. Ce n'était pas seulement parce qu'ils étaient utiles, mais aussi parce qu'on les considérait souvent comme révélateurs de la structure même de la réalité. L'observation astronomique, le calcul calendaire, la géométrie, l'architecture, la musique et les rituels reposaient tous sur des relations numériques. En Égypte, les impératifs pratiques de l'arpentage, de la construction de monuments et du suivi des cycles célestes garantissaient que les connaissances mathématiques occupaient une place importante au sein de la culture des élites. Plus tard, les auteurs grecs ont fréquemment associé l'Égypte à la sagesse antique en géométrie et en astronomie, et plusieurs traditions affirment que Pythagore lui-même s'y serait rendu en quête de savoir. L'Égypte était largement considérée comme un foyer de compréhension mathématique et cosmologique.


Les nombres étaient importants pour les Pythagoriciens, et il existait très probablement une très longue tradition d'intérêt pour les nombres avant eux. Aristote nous dit :


985 » 23. (1) Contemporains et même antérieurs à ces penseurs, les Pythagoriciens, dont la formation mathématique les amenait à penser que les principes des mathématiques étaient les principes de toutes choses.

26. Les nombres furent les premiers d’entre eux, et ils pensaient y voir de nombreuses ressemblances avec les choses et les événements réels (la justice, etc., étant identifiée à certaines modifications du nombre) ; ils constatèrent que la musique, elle aussi, dépendait du nombre ;

9861. par conséquent, ils considéraient les éléments des nombres comme des éléments de toutes choses, et l’univers comme un nombre. Ils établirent des correspondances entre les nombres et les choses.

L'importance de la remarque d'Aristote réside dans le fait que les Pythagoriciens concevaient les relations numériques comme fondamentales à la réalité elle-même. Les régularités observées en musique, en astronomie et en géométrie semblaient refléter un ordre plus profond, exprimable mathématiquement. Leur célèbre intérêt pour l'harmonie ne se limitait donc pas au son. Les rapports harmoniques étaient perçus comme révélateurs de principes régissant l'ensemble du cosmos. Que ces conceptions soient ou non originaires des Pythagoriciens, elles constituent l'une des expressions les plus claires qui nous soient parvenues d'une tendance bien plus ancienne à considérer le nombre comme un pont entre le monde visible et l'ordre sous-jacent censé le gouverner.


Platon offre l'une des expressions les plus claires de cette cosmologie. Dans le Timée, le temps n'est pas une toile de fond abstraite sur laquelle se déroulent les événements. Il est engendré par le mouvement, plus précisément par les révolutions ordonnées des astres. Le temps, écrit-il, est « une image mouvante de l'éternité », qui naît de la rotation du cosmos. Le nombre, le mouvement et la mesure ne sont pas des commodités humaines imposées à la nature ; Ce sont les moyens par lesquels la nature devient intelligible. Ceci importe ici non pas parce que Platon doit être considéré comme une source historique pour l'architecture préhistorique, mais parce que son récit montre à quoi ressemble une culture qui prend les cycles au sérieux. Dans une telle vision du monde, le retour du solstice, la réconciliation des périodes lunaires et solaires, ou l'achèvement d'un cycle planétaire plus long ne sont pas des faits arbitraires. Ils sont l'expression d'une harmonie plus profonde, une harmonie que l'on peut connaître, comparer et, d'une certaine manière, à laquelle on peut participer.


Une fois cette attitude établie, l'idée d'encoder le temps en géométrie devient plausible, voire naturelle. Si les cieux sont régis par la proportion, alors construire selon la proportion n'est pas une décoration symbolique, mais un alignement. L'architecture devient une forme de pensée rendue durable : une manière d'inscrire la vie humaine dans un ordre plus vaste sans réduire cet ordre à des mots. Les chapitres suivants ne présupposent pas qu'une telle vision du monde ait été universelle, ni qu'elle ait été consciemment formulée en termes philosophiques par les bâtisseurs préhistoriques. Ce qu’ils suggèrent en revanche est plus modeste et plus exigeant : que les archives matérielles puissent conserver des traces d’une façon de penser antérieure à la philosophie formelle, et que la philosophie a appris plus tard à décrire.


Grotte de Baiame, Australie, photo de Sardaka, Wikimedia Commons
Grotte de Baiame, Australie, photo de Sardaka, Wikimedia Commons


 
 
 

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